28.11.2006

DARFOUR le DESASTRE

La situation de cette partie de l'AFRIQUE est tojours ausi catastrophique. Pour comprendre cette région du monde il est important pour ne pas dire essentiel d'avoir une perspective Historique sans la quelle tout devient trop compliqué.

 Ci joint un article du professeur Robert  O COLLIN sur la situation catastrophique de cette région de l'Afrique.

 

Robert O. Collins*

 

 

 

 

LE  DÉSASTRE  DU DARFOUR

 

 

Le Darfour (le pays des Fours) est la région occidentale de la République du Soudan (Jumhuriyat as-Sudan), d’une superficie équivalente à la France et divisée en trois unités administratives (Nord, Ouest et Sud) correspondant à trois zones ethniques. L’État du Nord-Darfour est le foyer de chameliers nomades, Arabes meidab pour une petite minorité, mais dont la grande majorité sont des Zaghawas non arabes. Au Darfour occidental, des deux côtés du massif volcanique du djebel Marra culminant à 900 mètres au-dessus de la vaste plaine soudanaise, vivent des fermiers sédentaires non arabes, les Fours, Massalits, Dajus et Bertis. L’État du Sud-Darfour est peuplé de nomades, éleveurs de chameaux et de bétail à corne, les Baqqaras, qui revendiquent des origines arabes, parlent l’arabe mais résultent, ethniquement, d’un croisement avec leurs voisins africains après leur arrivée au Sud-Darfour au XVIIIe siècle.  Tous les peuples du Darfour sont musulmans, même si, dans cette région frontière de l’islam, de rares Africains pratiquent encore leurs religions traditionnelles.

Les pluies et les écoulements du djebel Marra vers les sols fertiles de la province occidentale permettent aux fermiers africains sédentaires de pratiquer une forte agriculture, en fort contraste avec le semi-désert du Nord, qui dépend pour son eau de précipitations intermittentes et de puits pour la plupart taris dans les mois d’hiver. Dans le Sud, les pluies estivales offrent au bétail des Baqqaras un manteau herbeux et des sources relativement sûres, alimentant des puits et des réservoirs creusés en sous-sol, les hafris.

Ce tableau bucolique de cultivateurs et de bergers poursuivant pacifiquement leurs activités traditionnelles éclipse le combat historique de peuples différents luttant pour de rares ressources. Bien que ce fait soit dramatiquement perdu de vue dans les médias et par de nombreux responsables non soudanais impliqués dans le désastre du Darfour, on ne peut comprendre les crises du passé, encore moins celles d’aujourd’hui, sans connaître cette histoire.

 

 

Un contrôle britannique lointain

 

 

Le Darfour fut érigé en sultanat en 1650, sur les bases séculaires d’une tradition de formation étatique dominée par les Fours et une élite dirigeante incluant les principaux groupes ethniques de la région. Le sultanat Four était composé pour l’essentiel d’agriculteurs non arabes utilisant les ressources de l’État et sa cavalerie lourde pour contenir les nomades arabes dans leurs migrations pastorales saisonnières, qui les conduisaient bien au-delà des terres agricoles des Fours et des Massalits. Mais cet équilibre ne dura pas.

En 1874, Al-Zubayr Rahma Mansur, un arabe djaali marchand d’esclaves qui s’était créé un fief personnel au Bahr al-Ghazal dans le Sud-Soudan, détruisit le sultanat Four, ouvrant ses pâturages et ses cultures aux Baqqaras nomades. Lorsque les Britanniques détruisirent l’État du Mahdi en 1898, Ali Dinar, qui avait hérité du titre de sultan en 1890, restaura le sultanat Four et passa l’essentiel des dix-huit années suivantes à chasser les nomades arabes vers le nord et le sud de ce qui constituait le cœur de son sultanat, les terres agricoles entourant le djebel Marra. La seule différence entre ce combat historique et celui d’aujourd’hui est la férocité de la tuerie, menée au kalachnikov plutôt qu’avec la lance ou l’épée.  

En 1916, Ali Dinar, qui avait montré de la sympathie pour l’empire ottoman pendant la première guerre mondiale, fut tué par un corps expéditionnaire anglais et le Darfour fut annexé au condominium anglo-égyptien (1898-1956). Mais les Britanniques découvrirent bientôt que la province avait bien peu à offrir pour contribuer à la reconstruction du Soudan. El Fasher, sa principale ville, est située très à l’ouest, et jusqu’à aujourd’hui il n’y a ni chemin de fer, ni route praticable par tout temps pour gagner cette capitale historique. En 1959, les chemins de fer soudanais installèrent une ligne jusqu’à Nyala, la capitale de l’État du Sud-Darfour, à 200 km au sud d’El Fasher ; mais son service, très irrégulier, n’a pas désenclavé la région.

 

Le Darfour n’avait pas de ressources exploitables, hormis une agriculture de subsistance et de pauvres bergers. Son administration était assurée par un petit nombre d’officiers britanniques qui maintenaient l’ordre par un sévère contrôle des armes et laissaient la conduite des affaires au jour le jour aux chefs et cheikhs locaux. Les progrès constants obtenus en matière d’éducation et de santé, ainsi que les plans de développement introduits par les autorités britanniques dans la région du grand Khartoum et le long du Nil ne parvinrent jamais jusqu’au Darfour. 

Pourtant, la paix avait permis un accroissement de la population. Confrontés à une économie de subsistance et de stagnation, de jeunes hommes émigrèrent vers l’Est en quête de travail sur ces nouveaux chantiers de développement, en particulier dans le vaste programme cotonnier de Gezira, au sud de Khartoum, entre le Nil blanc et le Nil bleu. Mais à leur arrivée, ils se heurtèrent à la discrimination imposée par les Awlad al-bahar (les hommes du fleuve) aux Awlad al-ghareb (les gens de l’Ouest).

 

 

 

Moins d’eau que de fusils

 

 

Ces différences de perception entre les Soudanais vivant dans les villes et villages le long du Nil et ceux de l’arrière-pays rural sont très profondes dans le Soudan du présent comme du passé. Les Awlad al-bahar (appelés aussi parfois Awlad al-bilad) sont les descendants des migrants arabes de la vallée du Nil, pour la plupart des Djaalin infiltrés au cœur du Soudan aux XVIe et XVIIe siècles. Ils se sont transformés en une société sédentaire, urbaine, avec une élite lettrée devenue pendant les cinquante ans du règne britannique une classe sophistiquée, sinon directement dirigeante : cela a renforcé le mépris et la dérision qu’éprouvaient leurs pères et grands-pères pour le peuple rustique et illettré de l’ouest, de l’est et du sud.

 

C’est parmi ces simples fermiers et rudes bergers du Soudan occidental que le parti Oumma de Sayyid Abd al-Rahman a trouvé ses plus ardents partisans : en effet son père, Muhammad Ahmad ibn Abdallah, avait recruté chez les Baqqaras et les Fours les troupes de choc de l’armée qui lui avaient permis de détruire le pouvoir égyptien au Soudan et de fonder l’État du Mahdi. Tous sont restés passionnément fidèles au mahdisme et, après l’indépendance du Soudan en 1956, l’Oumma commença à introduire certains fils choisis de l’ancienne élite du Darfour dans la vie politique d’Omdurman et de Khartoum. Ils s’assimilèrent à l’élite « fluviale », abandonnant leurs racines du Darfour pour la « grande vie » de Khartoum.

À aucun moment des deux derniers siècles le gouvernement central du Soudan – pas plus celui des Turcs au XIXe siècle que les Anglais au XXe et certainement pas les Soudanais indépendants – n’a réellement gouverné le Darfour, ni le Sud Soudan, ni même les collines de la mer Rouge. À la périphérie, des fonctionnaires de ce gouvernement installaient des postes dispersés dans les campagnes, ainsi qu’une garnison et un gouverneur dans les capitales traditionnelles. Mais jamais ils n’ont administré ou gouverné au sens strict – en bien ou en mal.

La géographie y était pour beaucoup : El Fasher est à quelque 1 300 km de Khartoum et Geneina, près de la frontière tchadienne, encore 350 km plus loin, au bout d’anciennes pistes dont l’accessibilité dépend lourdement du temps. Mais la cause principale de la faible gouvernance au Darfour reste la pénurie de ressources et de direction politique de la part des responsables du gouvernement central soudanais, qui ont préféré adopté un profil bas.

Historiquement, les tensions ethniques entre cultivateurs et bergers, entre Africains et Arabes ont toujours été présentes et reconnues au Darfour, mais elles ont été exacerbées par les compétitions pour les pâturages, les terres agricoles et l’eau. Ces querelles ont été particulièrement vives pendant la grande sècheresse des années 1980, qui a accéléré la désertification du Darfour septentrional et central et conduit les nomades chameliers à se déplacer ver le sud, à la recherche d’eau et de pâturages. Dans le passé, les divers groupes ethniques réglaient habituellement leurs disputes pour les terres et pour l’eau au cours de conférences (ajaweed/muatamarat al-sulh) des chefs traditionnels, dont les décisions étaient strictement respectées. Mais ce système a commencé à s’effondrer lorsque la désertification s’est accompagnée de l’introduction d’armes automatiques par milliers. Le Darfour des années 1990 manquait d’eau mais était inondé de fusils.

 

 

 

Trois coups d’État militaires

 

 

À leur départ en 1956, les Britanniques laissèrent derrière eux une Force de défense du Soudan, qui devint bientôt les Forces armées soudanaises (SAF) : une armée disciplinée, professionnelle, mobile, la meilleure du Moyen-Orient avec la Légion arabe de Jordanie. Pendant la guerre israélo-arabe de 1967, le bataillon soudanais qui avait été envoyé dans le Sinaï pour aider les Egyptiens refusa de battre en retraite ou de se rendre : les Israéliens durent l’anéantir avant de poursuivre leur avance. De plus, c’est chez les peuples de la périphérie que les Britanniques avaient trouvé leurs meilleurs soldats : chez les Noubas et Dinkas du Sud-Soudan, chez les Fours et les Baqqaras du Darfour. Les fils des Awlad al-bahar préféraient en effet la vie urbaine des villes du Nil et des carrières professionnelles ou politiques aux difficultés et aléas de la vie militaire.

 

Toujours est-il qu’en 1956, l’armée était en fait la seule institution nationale au Soudan et que, dans le demi-siècle qui suivit l’indépendance, elle est intervenue trois fois (en 1958, 1969 et 1989) pour arracher le pouvoir aux dirigeants politiques incompétents, corrompus et égoïstes qui avaient été élus démocratiquement. À chacun de ces coups d’État, les Soudanais ont été enchantés de voir les politiciens quitter le gouvernement – avant de comprendre plus tard la nature tyrannique des dictatures militaires qui ont gouverné le pays pendant 37 de ses années d’indépendance (sur 48).

 

Le déclin des forces armées soudanaises commença pendant les seize années de règne du général Jaafar Numeiry (1969-1985), lorsque les anciens officiers des SAF furent remplacés par des officiers plus jeunes, moins professionnels, qui ne purent résister à la tentation d’abuser de leur autorité pour leur propre avantage, tout en menant une guerre qu’ils ne pouvaient gagner contre les insurgés du Sud Soudan. Le déclin s’accompagna, après le coup d’État islamique de 1989, de la création d’une Force de défense populaire (PDF) qui produisit une armée théologiquement correcte mais incapable de réprimer les insurrections.

Pendant les années 1970 et 1980, le Front de la charte islamique (qui devint plus tard le Front islamique national, ou NIF) dirigé par Hasan Al-Tourabi, avait recruté méthodiquement des jeunes officiers à l’académie militaire. Parmi eux se trouvait Omar Hassan Ahmad Al-Bashir. Lorsque ce dernier et ses camarades officiers islamistes prirent le pouvoir, le 30 juin 1989, le Conseil de commandement révolutionnaire fonda la PDF pour protéger la révolution du 30 juin, réprimer la rébellion du sud et, en fait, remplacer l’armée en tant qu’instrument de l’islamisation du Soudan.

 

 

Des soldats endoctrinés

 

 

Les soldats de la PDF n’étaient pas des volontaires, mais des recrues enrôlées en vertu d’une conscription très impopulaire (on en comptait 150 000 en 1991). Entraînées au maniement des armes par des instructeurs de l’armée soudanaise, ces recrues subissaient un endoctrinement plus religieux que militaire, à base de cours interminables sur l’islam.  Le guide idéologique de l’État islamique, Hasan Al-Turabi, avait décidé qu’il serait impossible d’islamiser l’armée soudanaise, car ses officiers professionnels avaient été « laïcisés ».

En fait, ni les restes démoralisés des anciennes Forces armées soudanaises, ni la réserve massive de chair à canon de la PDF n’étaient entraînés, équipés ou motivés pour combattre dans les régions semi-désertiques de l’ouest ou les marécages et forêts humides du sud. Les défaites s’enchaînèrent, ce qui conduisit à une des décisions les plus catastrophiques prises par le Soudan indépendant. En 1986, le premier ministre Sadiq Al-Mahdi, arrière-petit-fils de Muhammad Ahmad Al- Mahdi, chef du parti de l’Oumma et figure de proue de la politique soudanaise depuis les années 1960, décida de mettre fin aux revers de l’armée en équipant d’armes automatiques ses partisans Baqqaras à la frontière du Sud Soudan et en les autorisant à piller, violer, réduire en esclavage et tuer les Dinkas qui, de l’autre côté de la rivière Bahr Al-Arab (Kiir), soutenaient l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) et son chef dinka, John Garang.

Brandissant leurs kalachnikovs du haut de leurs chevaux, les jeunes commandos baqqaras venus de la Missiriyya et du Humr, dits aussi Murahileen, allaient semer la mort et les destructions chez les Dinkas du Bahr Al-Ghazal et du Haut-Nil pendant les dix années suivantes. Un autre grand groupe baqqara du Darfour du sud-ouest, les Rezeigats, franchit lui aussi la frontière dinka vers le sud, avant de retourner ses armes modernes contre ses voisins africains septentrionaux – les Fours, Massalits et Zaghawas – auxquels les opposaient de nombreuses et anciennes disputes pour la terre et l’eau.

L’armement de ces Murahileen baqqaras se poursuivit après le coup d’État islamique du 30 juin 1989, dans l’espoir fallacieux que ces milices indépendantes et turbulentes pourraient être intégrées dans la PDF. Plus subtile mais tout aussi génératrice de divisions fut la détermination du régime d’imposer son idéologie islamique à tous les Soudanais, de faire de l’islam, de la culture et de la langue arabes le fondement de la société soudanaise, alors que moins de la moitié de cette société se réclame d’origines arabes et qu’un tiers des habitants ne sont pas musulmans.

L’enthousiasme arabo-centrique de Bashir et de son gouvernement de Front islamique national (aujourd’hui Congrès national) a rouvert des blessures anciennes et profondes au sein de la société soudanaise. Tout au long des siècles s’était forgé dans le bassin du Nil, par consentement, mariage mixte ou esclavage forcé, un mélange africano-arabe qui avait produit ces individus uniques que l’on appelle aujourd’hui les Soudanais. Les Soudanais raisonnables se soucient plus de leur héritage culturel que de pureté génétique, même si le noyau des fervents cherche à établir, par des généalogies arabes fabriquées, leur filiation vis-à-vis du prophète. La tragédie provoquée par le gouvernement islamiste a été de distinguer entre les Arabes et les Africains, d’introduire une définition idéologique et raciste de l’« Arabe », par opposition au Zuruq, le Noir – désigné aussi par le terme encore plus péjoratif de Abid, l’esclave –, pour justifier l’assassinat, le viol et la répression de ces peuples ainsi marginalisés.

 

 

La rébellion de 2003

 

 

Le 26 février 2003, quelque 300 rebelles membres d’un Front de libération du Darfour (DLF), conduits par Abdel Wahid Mohamed Nur, un avocat membre du parti communiste, prennent la ville de Gulu, capitale de la province du djebel Marra dans l’État du Darfour occidental. Équipés d’armes automatiques, de mortiers et de mitrailleuses montées sur des camions Toyota célèbres depuis les guerres du Tchad avec la Libye, ils attaquent des postes dispersés de la police et de l’armée avant de se replier sur leurs camps d’entraînement dans le djebel Marra. Deux semaines plus tard, le DLF se rebaptise Mouvement/Armée de libération du Soudan (SLM/A), puis  reprend Gulu au terme d’un féroce bataille qui fait 195 morts parmi les gouvernementaux. La garnison doit prendre la fuite.

Le secrétaire général du SLM, Minni Arkou Minnawi, communique à la presse la Déclaration politique de son mouvement. Face au gouvernement de Khartoum et à sa « politique systématique de marginalisation, de discrimination, d’exclusion, d’exploitation et de division », y est-il dit, les objectifs du SLM sont « un Soudan uni et démocratique, reconnaissant pleinement la diversité ethnique, culturelle, sociale et politique du pays. Une unité viable doit donc reposer en fin de compte sur le droit à l’autodétermination. (…) La religion et la politique doivent rester dans leur domaine respectif, privé pour le premier, public pour le second. (…) Le SPLM/A s’oppose fermement à l’utilisation par le gouvernement de Khartoum de quelques tribus arabes (…) afin d’atteindre des buts hégémoniques néfastes, tant pour les Arabes que pour les Non arabes (…)  L’oppression brutale, le nettoyage ethnique et le génocide pratiqué par le gouvernement de Khartoum ne laissent au peuple du Darfour pas d’autre choix que le recours à résistance populaire, militaire et politique, afin d’assurer notre survie »[1].

 

Quelques jours plus tard, le comité de sécurité du gouvernement pour le Darfour occidental ouvrait des négociations avec le SLM : les forces armées du Soudan n’étaient en effet ni assez nombreuses ni préparées à combattre une rébellion d’envergure à l’Ouest. Le SLM présenta cinq demandes, notamment une amnistie pour les rebelles et la promesse de mettre en œuvre des projets de développement au Darfour à la faveur du fragile cessez-le-feu. En fait, celui-ci fut rompu lorsque, le 18 mars,  des milices arabes assassinèrent près de Geneina un dirigeant massalit respecté, Shaykh Saleh Dakoro, et que, deux jours plus tard, des hélicoptères détruisirent au canon une grande partie de la ville de Karnoi.

L’Armée de libération du Soudan répondit le 25 mars par la prise de la ville stratégique de Tiné, sur la frontière tchadienne, et la récupération d’importants stocks d’armes et d’équipements pris à sa garnison. Après quoi les combats se répandirent dans tout le Darfour occidental, les victoires de la SLA mettant dramatiquement en lumière l’incompétence de l’armée soudanaise. Tout ce que le gouvernement pouvait faire était de dénoncer les « gangsters » et « bandits de grand chemin » organisateurs de la révolte. 

 

 

L’action d’éclat du 25 avril

 

 

Le 25 avril, trente-trois commandos de la SLA menèrent une attaque éclair contre l’aéroport d’El Fasher, détruisant des hélicoptères et des bombardiers Antonov, occupant des locaux de l’armée et capturant le général major de l’armée de l’air Ibrahim Bushra. Au même moment, une autre unité de la SLA attaquait près de Kutum, à 130 km au nord d’El Fasher, et s’emparait de quatre chars. Dix jours plus tard, la SLA capturait le colonel Muhammad Al-Saraj, chef des renseignements de la sécurité publique à Aynshiro, au nord du djebel Marra.

Dans son attaque contre El Fasher, l’armée de libération du Soudan avait reçu le renfort de Darfouriens du Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE), une autre partie de ce que l’on appelle au Darfour les « forces d’opposition ». Il y a peu de différences d’objectifs entre ces deux mouvements de résistance, sauf que le MJE vise à « rassembler en un large mouvement intégrateur tous les peuples des diverses régions du Soudan », pas seulement le Darfour[2].

Les combats faisaient rage désormais dans tout le Darfour. Fin mai 2003, la SLA anéantit au nord de Kutum un bataillon soudanais, tuant 500 soldats et en faisant prisonniers 300. À la mi-juillet elle attaqua Tiné une nouvelle fois, faisant 250 morts parmi les militaires. Le 1er août, elle prit Kutum et infligea de lourdes pertes à sa garnison, avant de s’en retirer quatre jours plus tard.

La réponse du gouvernement consista à nier l’existence d’un mouvement de résistance et à lancer ses milices arabes au secours de l’armée. Curieusement, cette nouvelle guerre offrit au régime islamiste de nouveaux moyens pour se maintenir au pouvoir. Car tout en restant le régime le plus impopulaire de l’histoire du Soudan indépendant, il pouvait désormais affaiblir toute opposition potentielle en exploitant les divisions ethniques et en dénonçant l’insurrection comme une tentative africaine de débarrasser le Darfour de la « race arabe », celle-là même qui constituait la base du gouvernement islamiste et de ses groupes extrémistes tels que « le Rassemblement arabe ».

En outre, une perspective de paix se profilait dans le sud au terme de vingt-deux mois de négociations menées dans la ville kenyane de Naivasha avec le SPLM de John Garang. Dans ces conditions, la nouvelle guerre du Darfour garderait les militaires occupés à combattre, évitant le risque de voir des officiers inoccupés préparer un coup d’État. Elle fournissait aussi un prétexte pour purger l’armée de ses officiers originaires du Darfour : ceux-ci furent accusés, en mars 2004, de chercher à renverser le gouvernement.

 

 

Les Janjawids et le nettoyage ethnique

 

 

Les milices gouvernementales étaient composées d’anciens Murahileen baqqaras, ressuscités au Darfour occidental  sous le nom de Janjawids. Mais à la différence des  Murahileen des années 1990, qui étaient des Baqqaras du Kordofan méridional, les Janjawids de 2003 étaient des éleveurs de bétail et de chameaux du Darfour central et du sud. Et parmi eux se trouvaient des étrangers suspectés par la population locale d’être des extrémistes arabes : peut-être des « Arabes afghans », ou des musulmans d’Afrique de l’Ouest.

 

Les Janjawids avaient commencé leur nettoyage ethnique dès octobre 2002, à partir de leurs camps de Djebel Kargu, Boni et Idalghanam au Darfour méridional : au nombre de 5 000 dans chaque camp, ils étaient équipés et entraînés par l’armée soudanaise. Les Fours, que le gouverneur du Darfour méridional Salah Ali Alghali avait promis publiquement d’exterminer, étaient la cible de commandos janjawids motorisés, habituellement de cent guerriers qui fondaient sur un village juste avant l’aube. Le mode de destruction était identique : les hommes étaient tués et souvent  mutilés, les femmes violées, les enfants parfois enlevés. Le village était brûlé, le bétail saisi, les champs incendiés et toutes les infrastructures – puits, ouvrages d’irrigation, écoles, cliniques – systématiquement détruites.

Il s’agissait d’un plan systématique visant à chasser la population africaine de ses possessions ancestrales et à libérer la terre pour la colonisation arabe. En janvier 2003, quelques centaines de Fours avaient été tués ou blessés, mais des dizaines de milliers avaient fui le désert que laissaient derrière eux les Janjawids, dont de nouvelles unités étaient maintenant formées dans des camps du Darfour septentrional. Et personne ne savait que ces premières attaques n’étaient que le prélude à la tempête qui s’abattit sur le Darfour après les victoires des « forces d’opposition » au printemps et à l’été 2003.

Tandis que, fin août, l’armée soudanaise battait la SLA au nord de Kutum au prix de lourdes pertes, les massacres et l’exode des Fours, Massalits et Zaghawas s’aggravèrent, les Janjawids étant soutenus par des hélicoptères de combat et des bombardiers Antonov. En septembre, le SLM signait un cessez-le-feu proposé par le gouvernement du Tchad, mais cet accord fit long feu et les deux parties reprirent les tueries. 

 

Les combats firent rage, particulièrement au Darfour occidental, pendant tout le reste de l’année 2003, avec des revendications de victoires par les deux parties et peu d’informations sûres. Le 27 décembre, le MJE tendit une embuscade et infligea de très lourdes pertes à une colonne de Janjawids qui avançait vers la ville de Tiné, tenue par les rebelles sur la frontière tchadienne. En janvier 2004, le même MJE repoussa une autre attaque contre Tiné, tuant plus d’un millier de soldats et miliciens gouvernementaux. De plus en plus, des colonnes de Janjawids poursuivaient et tuaient ceux qui avaient été chassés de chez eux, allant jusqu’à traverser la frontière du Tchad pour traquer les réfugiés en fuite.

 

En février 2004, un an après le début de l’insurrection, la guerre, les nettoyages ethniques et les déplacements de population avaient, selon les estimations les plus prudentes, fait 30 000 morts et forcé un million de personnes à émigrer ailleurs dans le pays, tandis que 200 000 autres s’étaient réfugiés au Tchad. On s’attendait à ce que 350 000 Darfouriens meurent de famine et de maladie dans les neuf mois suivants. Comme l’a noté James Morris, directeur du Programme alimentaire mondial, « dans tous mes voyages en tant que chef du programme, je n’ai jamais vu de gens aussi effrayés que les déplacés du Darfour »[3].

 

 

Mobilisation internationale

 

 

Malgré la hausse constante du nombre de réfugiés et de personnes déplacées pendant le printemps et l’été 2003, ce n’est guère qu’en septembre que les organisations internationales commencèrent à reconnaître l’ampleur du désastre. En octobre, à la suite d’un rapport de Médecins sans frontières, l’Onu et des agences humanitaires cherchèrent à pénétrer au Darfour pour évaluer les besoins et porter des secours, mais elles se heurtèrent à l’obstruction du gouvernement de Khartoum. Mukesh Kapila, coordinateur humanitaire de l’Onu pour le Soudan, se plaignit amèrement des entraves bureaucratiques aux voyages,  avant d’avertir que « la situation dans le grand Darfour peut devenir la pire crise humanitaire survenue au Soudan depuis 1998 »[4]. 

Fin novembre, le ministère de l’agriculture refusa une aide alimentaire offerte pour le Darfour par l’Agence américaine pour le développement (USAID). En décembre, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’Onu pour les problèmes humanitaires au Soudan, Tom Vraalsen fut plus que brutal : « La fourniture d’aide aux populations dans le besoin est entravée principalement par un refus systématique d’accès. Les autorités [de Khartoum] assurent que l’accès est libre, mais elles le restreignent sévèrement dans les régions qu’elles contrôlent et le refusent totalement dans toutes les zones tenues par les rebelles (…) À présent, les opérations humanitaires ont pratiquement cessé »[5].

Au début de l’année 2004, les principales organisations humanitaires telles que le Groupe international de crise (IGC), Amnesty International, la Croix-Rouge, MSF, les diverses agences de l’Onu, etc. soulignaient l’étendue du désastre, la violation des droits de l’homme et le besoin d’aide. Le terme de « nettoyage ethnique » pour décrire la situation devint communément employé par les diplomates, les humanitaires et les médias. Toutefois,  lorsque le Centre pour le dialogue humanitaire de Genève chercha à négocier un accord permettant l’accès à la région, le SLM et le MJE acceptèrent, mais Khartoum refusa, prétendant abusivement que le problème de l’accès humanitaire avait été politisé, qu’il était utilisé pour obtenir des avantages militaires et autres manipulations. D’ailleurs, en annonçant, le 9 février, que l’armée et les milices soudanaises avaient écrasé la rébellion, le président Bashir signifiait que les pourparlers de paix proposés à Genève devenaient sans objet. En fait, trois jours plus tard, les forces rebelles, fortes maintenant de quelque 27 000 hommes, abattaient deux hélicoptères de l’armée, avant de lancer des attaques près d’El Fasher et de couper la route de Khartoum à Nyala, la capitale du Darfour méridional.

Face à l’escalade de la crise au Darfour, les médias internationaux ne pouvaient éviter la comparaison avec le génocide au Rwanda, dont on marquait le dixième anniversaire en avril 2004. Kofi Annan, qui avait supervisé la mission de paix au Rwanda au moment du massacre, ne pouvait garder le silence. Le 7 avril, il déclarait : « Si l’accès est refusé à l’aide humanitaire, la communauté internationale doit se tenir prête à agir de manière rapide et appropriée. J’entends par « agir » une série de gestes pouvant aller jusqu’à une action militaire. La communauté internationale ne peut rester inactive »[6]. Mukesh Kapila, son coordinateur au Soudan pour l’aide humanitaire qui avait lui aussi servi avec l’Onu au Rwanda pendant le génocide, expliqua : « La seule différence entre le Rwanda et le Darfour aujourd’hui est dans les nombres. (…) C’est plus qu’un conflit : une tentative organisée de liquider un groupe de personnes »[7]. La réponse du gouvernement soudanais, par la voix du ministre des affaires étrangères Mustafa Ismail fut brève et sans surprise : « Quelques responsables des Nations unies  s’éloignent de la vérité lorsqu’ils parlent de la situation au Soudan, au point que nous pouvons que qualifier certaines de leurs déclarations de mensonges et d’actes de tromperie » [8]. 

 

 

Négociations à N’Djamena

 

 

Fin mars, le président tchadien Idriss Déby, profondément préoccupé par l’afflux de réfugiés du Soudan et la violence qui débordait vers son pays, proposa une médiation à N’Djamena. Le gouvernement soudanais s’empressa d’accepter, estimant que son allié traditionnel serait difficilement le médiateur neutre qu’il prétendait être. Le SLM et le MJE, représentés par une délégation commune, souhaitaient un autre lieu, mais ils acceptèrent à contre cœur N’Djamena, lorsqu’ils reçurent une garantie de sécurité des États-Unis. L’atmosphère fut encore alourdie par huit jours de querelles sur le statut des observateurs internationaux, dont la présence était demandée par le SLM et le MJE ; les États-Unis soutenaient la position des rebelles, favorable aux observateurs, tandis que les Français appuyaient Idriss Déby et par ricochet le Soudan, qui n’en voulaient pas. Ce désaccord permit effectivement à Déby de réduire le rôle des observateurs occidentaux aux seules premières sessions, qui traitaient des problèmes humanitaires : ils furent exclus des négociations politiques qui suivirent.

Dès l’ouverture de celles-ci, la délégation tchadienne présenta un projet complet d’accord de cessez-le-feu, en anglais, français et arabe, qui omettait plusieurs points sur lesquels on s’était mis d’accord dans des discussions préalables avec la délégation du SLM et du MJE. Déby reconnut ces omissions mais fit valoir que ces points seraient intégrés à l’accord après la cérémonie de signature. Cela n’eut jamais lieu, mais le SLM et le MJE, dans leur naïveté et leur inexpérience, commirent l’erreur de donner leur accord. L’accord de cessez-le-feu, signé le 8 avril sans ses amendements, suspendait les hostilités pendant 45 jours renouvelables, promettait de libérer les prisonniers et de faciliter l’accès aux victimes de la guerre. Le gouvernement soudanais s’engageait à « neutraliser les milices armées ».

Après deux sessions de discussions séparées, les parties signèrent, le 25 avril 2004, un accord politique prévoyant qu’une conférence de « tous les représentants du Darfour » devrait rechercher une solution définitive et globale dans laquelle « le gouvernement du Soudan devra garantir la neutralisation et le désarmement des milices armées selon un calendrier à établir »[9]. Mais l’encre du document n’était pas encore sèche que le SLM et le MJE, les 26 et 27 avril respectivement, dénoncèrent l’accord, affirmant que leur délégation avait outrepassé son mandat.

L’épisode mit au jour des divisions internes à chaque mouvement : tensions entre Zaghawas et Fours/Massalits pour le SLM, désaccords entre l’aile politique du MJE, conduite par le président Khalil Ibrahim et son commandant militaire, Jibril Abel Karim, accusé par le premier d’émarger au renseignement militaire soudanais. Tant le SLM que le MJE ne voulaient pas d’une conférence générale des Darfouriens et insistaient pour des négociations politiques avec le gouvernement afin d’aboutir à un « règlement global ». Le gouvernement annonçait de son coté qu’il continuait les préparatifs pour convoquer le forum à une date ultérieure.

Bien que les deux parties aient été d’accord pour maintenir le cessez-le-feu humanitaire du 8 avril, l’arrangement était très imparfait. On relevait entre les versions anglaise et arabe de graves contradictions, d’une ampleur telle qu’elles ne pouvaient être attribuées à des erreurs de traduction. Les divergences entre observateurs internationaux, s’ajoutant à la médiation moins que neutre du président Déby et aux tensions internes au sein du mouvement rebelle, ont permis à Khartoum d’exploiter ces divisions. La représentation occidentale fut encore plus marginalisée lorsque l’Union africaine fut chargée de mettre sur pied la commission du cessez-le-feu. Il y avait plusieurs versions différentes de l’article relatif à la neutralisation des milices : le texte arabe comportait une disposition supplémentaire, totalement inacceptable pour les « forces d’opposition », imposant aux rebelles de cantonner leurs forces dans des camps spécifiques.

 

 

Obstruction et manipulations

 

 

Après les négociations de N’Djamena, le gouvernement soudanais semblait clairement avoir pris l’initiative, bien que la poursuite de la guerre à l’ouest ait encore approfondi les divisions dans le premier cercle du « Mouvement islamiste », ainsi que se nommnent les quelques milliers d’islamistes radicaux désireux de préserver la révolution de 1989. D’un côté, on trouvait ceux qui soutenaient les pourparlers de paix de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad) avec le SPLM, tout en cherchant à faire du mouvement islamiste un véritable parti politique. En face, d’autres étaient décidés à rejeter tout accord de paix avec le SPLM, moins par attachement à l’idéologie islamiste que pour consolider leur autorité et contrôler l’État sans partage.

Par ailleurs, le gouvernement soudanais a adroitement utilisé les pourparlers de paix menés avec le SPLM à propos du conflit au Sud Soudan pour détourner du Darfour l’attention des États-Unis et de l’Union européenne, laissant entendre que c’était là le prix à payer pour parvenir à un accord de paix à Naivasha. Car malgré les protestations publiques, les déclarations de l’UE et les résolutions unanimes du Congrès américain exigeant « un accès inconditionnel et immédiat au Darfour pour les organisations humanitaires », le SLM/A et le MJE ne pouvaient guère espérer voir l’aide humanitaire franchir les murailles bureaucratiques érigées par Khartoum. Et le SLM/A a catégoriquement  rejeté l’aide en provenance des territoires contrôlés par le gouvernement, pensant que cela donnerait aux Janjawids un prétexte pour attaquer la SLA et piller l’aide destinée aux personnes déplacées. Malgré leur manque d’expérience politique, les rebelles du Darfour ont appris à ne pas faire confiance au Tchad comme médiateur. Ils insistent, de manière pas très convaincante il est vrai, pour coordonner leur position afin de présenter, comme ils l’ont fait à N’Djamena, un  front commun dans toute négociation directe avec le gouvernement soudanais.

Ainsi Khartoum a pu se tenir à distance, retarder les choses et manipuler, comme il l’avait fait en obtenant de la Commission des droits de l’homme de l’Onu qu’elle ne maintienne pas le poste de rapporteur spécial, en persuadant le Conseil de sécurité de ne pas inscrire à son ordre du jour le nettoyage ethnique au Darfour et en obtenant, de manière incroyable, de la Commission des droits de l’homme de l’Onu de ne pas retenir le rapport de son propre Haut commissaire aux droits de l’homme, Bertrand Ramcharan, qui décrivait « le règne de terreur (…) instauré par le gouvernement du Soudan et les Janjawids qu’il protège »[10]. Et malgré les multiples demandes internationales de désarmement des Janjawids, Moustafa Ismail, ministre des affaires étrangères du Soudan, se refusait catégoriquement, le 14 mai, à « désarmer les milices aussi longtemps que des armes restent en possession des forces rebelles (…) . Les Janjawids n’ont été qu’une réponse tribale spontanée à des rebelles essentiellement Zaghawa, qui exigent soumission ou rétribution » [11].

Le 19 mai, le président soudanais Omar Hassan Ahmad al-Bashir se rendit discrètement à Nyala pour manifester sa solidarité avec les Janjawids, qui furent passés en revue montés sur leurs chevaux, criant et brandissant leurs armes. Autant dire que le gouvernement, appuyé sur son idéologie raciste et une culture guerrière, n’avait pas l’intention de désarmer, de contrôler ou d’arrêter les Janjawids. Une semaine plus tard cependant, le Conseil de sécurité condamnait les attaques et atrocités commises par ces milices et invitait le gouvernement soudanais à les désarmer. Celui-ci répondit en assouplissant les restrictions à la délivrance de visas et à l’accès de l’aide humanitaire. Mais les membres des ONG étaient toujours tenus d’avertir les commissaires soudanais locaux 24 heures à l’avance pour tout voyage hors des trois villes principales d’El Fasher, Geneina et Nyala.  

 

 

 

Le réveil des médias

 

 

Après quoi le long été torride et son cortège d’actes de terreur et d’exode ont suscité un cri massif des médias internationaux appelant leurs gouvernements à venir en aide à la population du Darfour. La prévarication et les manœuvres du gouvernement soudanais dans ses négociations avec l’Onu, les États-Unis, l’UE et les représentants du SLM et du JEM à Abuja ont suscité frustration et colère. Les déclarations mensongères et contradictoires des autorités, allant de pair avec les attaques répétées des forces armées et de leurs alliées, les milices Janjawids, contre la population du Darfour ont alimenté le débat d’aujourd’hui sur le point de savoir si le désastre au Darfour constitue un génocide.  

Parmi les dénonciations les plus dures, certaines reflétaient une dose de culpabilité pour le silence ou les réponses dilatoires qui avaient accueilli le génocide rwandais. Plus réservés, les médias du monde arabe – même Al Jezzeera, d’ordinaire plus véhémente – étaient embarrassés par un conflit opposant les Arabes aux Africains et non plus aux Américains, par la rhétorique des appels à la solidarité avec des islamistes soudanais attachés à répandre la langue, la culture et la religion arabes. En Europe et aux Etats-Unis, les reportages des médias ont été accompagnés par des manifestations et d’innombrables meetings et discours, à la fois provocateurs et pratiques, exhortant les gouvernements à faire quelque chose pour protéger les Africains du Darfour.

La réponse politique de l’Occident fut ambiguë, la réponse humanitaire inconditionnelle. Avec leurs forces armées engluées en Afghanistan et en Irak, les États-Unis ne souhaitaient pas engager leurs rares troupes disponibles dans une nouvelle mission militaire difficile dans un autre pays musulman. La Grande-Bretagne et la France, bien qu’impliquées dans des missions de maintien de la paix en Afrique, n’étaient pas enclines à se hasarder dans le lointain Darfour pour s’opposer à un gouvernement islamiste arabe. Les États-Unis comme l’Union européenne cherchèrent à sortir du dilemme sur le plan militaire en pressant l’Union africaine d’intervenir moyennant un soutien logistique ; diplomatiquement en agissant au Conseil de sécurité de l’Onu ; sur le plan humanitaire en augmentant radicalement l’aide et en facilitant son acheminement vers le Darfour.  

 

 

Progrès humanitaires

 

 

En août, la Commission du cessez-le-feu de l’UA, avec 125 observateurs dirigés par le général nigérian Okonkwo – l’homme qui avait aidé à stabiliser le Liberia – et soutenus par 305 soldats du Rwanda et du Nigeria, mit sur pied la Mission de l’Union africaine au Darfour (Aumis). Ils avaient pour mandat de protéger les observateurs de l’Onu et d’assurer la sécurité pour la fourniture de l’aide humanitaire aux personnes déplacées. Mais le gouvernement soudanais refusa catégoriquement d’accueillir une force de maintien de la paix de l’UA, limitant la présence armée de l’organisation à une « force de protection ». Dans son rapport du 30 août au Conseil de sécurité, le secrétaire général Kofi Annan demanda un élargissement rapide de l’Aumis.  

Sur le plan diplomatique, les Nations unies avaient créé à la mi-juillet le Mécanisme conjoint de mise en œuvre (Joint Implementation Mechanism, ou JIM) pour surveiller la situation au Darfour. Ses rapports au Conseil de sécurité, comjugués avec les pressions américaines, conduisirent à la résolution 1556 demandant au gouvernement soudanais d’arrêter immédiatement toutes les opérations militaires offensives, de désarmer les Janjawids, d’arrêter leurs chefs et de rendre compte au Conseil de sécurité dans les trente jours. Khartoum répondit en convoquant pour les 11 et 12 août une « conférence de tout le Darfour » visant à établir « l’harmonie » et la « coexistence pacifique » : beaucoup de rhétorique et peu de substance.  

Plus concrètement, Olusegun Obasanjo, président du Nigeria et de l’Union africaine, organisa à Abuja des négociations directes entre le gouvernement de Khartoum et des représentants du SLM et du JEM. Mais aucune partie n’était disposée au compromis. Après plusieurs jours d’arguties sur l’ordre du jour, les deux camps butèrent sur une impasse à propos de la question de savoir si les rebelles devaient être désarmés en même temps que les Janjawids et placés dans des casernements – où le SLM et le JEM, selon leur perception, auraient pu aisément être détruits. Un thème constant dans toute la négociation a été le manque total de crédibilité du gouvernement soudanais – conséquence de trop d’accords non respectés. Le 30 août, Kofi Annan soumit le rapport demandé par la résolution 1556 : il concluait que le gouvernement de Khartoum n’avait « pas rempli ses obligations » de « mettre fin aux attaques contre  les civils et d’assurer leur protection ».

 

Si les perspectives diplomatiques et militaires sont restées sombres, un effort humanitaire plus important a fini par atteindre un nombre bien plus grand de personnes déplacées et de réfugiés, malgré les pluies qui ont rendu les routes impraticables (la nourriture, les médicaments et les fournitures durent être acheminés par voie aérienne ou par des véhicules spéciaux tous terrains). En juillet, environ 950 000 de ces personnes, sur un total estimé de 1 227 000, avaient reçu une aide alimentaire et plus de 200 000 réfugiés soudanais au Tchad étaient assistés par le Haut-commissariat de l’Onu pour les réfugiés (HCR) et des agences gouvernementales – notamment par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui avait contribué pour 212 millions de dollars en septembre 2004 – et par les 56 ONG présentes au Darfour.

En septembre, on comptait dans la région 3 700 agents humanitaires, nationaux et internationaux ; ils avaient maintenant un meilleur accès aux zones tenues par les rebelles et dont ils avaient été exclus jusque là. Un convoi de vingt camions transportant 440 tonnes de farine de blé parvint à Bahai, à la frontière du Darfour, après avoir parcouru 2 800 km dans le Sahara à partir de Benghazi, et de là à travers le plateau de l’Ennedi par la vieille route des caravanes, établie en 1811. Mais seulement la moitié des 531 millions de dollars nécessaires pour assurer l’aide alimentaire de l’Onu avait été fournie.

Cela dit, le Darfour est une région isolée et la bureaucratie de Khartoum, avec ses règlements byzantins, est une réalité dont les humanitaires occidentaux ont dû tenir compte, malgré la rhétorique de la coopération déversée par les médias gouvernementaux. Et les « durs » de Khartoum ont souvent souligné que quatre seulement des 56 ONG enregistrées sont islamiques – les autres étant visiblement composées de croisés décidés à convertir au christianisme les musulmans du Darfour…

Bien que le gouvernement du Soudan ait bénéficié d’un nouveau délai de trente jours pour réagir aux demandes de l’Onu, sa réponse jusqu’ici a consisté plutôt en rideau de fumée qu’en mesures constructives pour mettre au pas les Janjawids en maraude. Il a démenti à plusieurs reprises, pendant le printemps et l’été, exercer un contrôle ou une influence quelconque sur ces milices. Mais en août, pendant les discussions tenues avec le JIM, il a dû se résigner à l’évidence et admettre qu’elles avaient été entraînées, armées et équipées par l’armée, y compris les Janjawids qui n’ont pas été incorporés dans les PDF.

 

De plus, les meurtres, les viols et les pillages n’ont pas cessé. Le flot des rapports des observateurs et du personnel humanitaire de l’Onu, des responsables d’ONG, d’Amnesty International et de Human Rights Watch n’a pu être ignoré. Pendant la seconde quinzaine d’août, les Janjawids, agissant parfois à partir des camps du gouvernement et soutenus par ses forces armées, ont continué à détruire le Darfour et ses habitants. Des villages de la région de Yassine, au nord-est de Nyala, ont été rasés et leurs habitants massacrés pendant une semaine de razzia ; plus à l’ouest, à Masteri et près de Geneina, celles des 30 000 personnes déplacées qui s’étaient aventurées au dehors pour échapper à l’insécurité de leur camp ont été régulièrement attaquées.

 

 

 

Polémique sur le « génocide »

 

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