Les députés examinent mardi 5 décembre un projet de loi
destiné à encourager la négociation entre les
partenaires sociaux. Des syndicalistes témoignent
dans "La Croix" de leurs difficultés
Bernard Thibault (CGT) (à droite), Francois
Chereque (CFDT) (au centre), Jean-Claude Mailly (FO)
(à gauche), Bernard Van Craeynest
(en arrière-plan, à gauche) et Jean-Louis Walter
(en arrière-plan, à droite)(CFE-CGC), sur le perron
de Matignon, en mars dernier (photo Guez/AFP).
Il est désabusé, Gérard Rouyer. Délégué du personnel
CGT chez Picard, il vient d’« exploser » ses quinze
heures de délégation mensuelle pour tenter de
mobiliser ses collègues autour d’une manifestation
devant le siège du leader du surgelé, à qui son
syndicat, allié à la CFDT, réclame 100 € net
d’augmentation par mois et cinq tickets
restaurant par semaine.
Mais, en ce jour de novembre, une cinquantaine
de personnes seulement ont fait le déplacement.
« On recommencera début décembre, soupire-t-il.
Je ne comprends pas que les gens ne se
bougent pas. Alors que le chiffre d’affaires de
l’entreprise augmente de 10 % par an et que la
direction se vante de promouvoir le dialogue social,
les accords signés n’obtiennent que des broutilles.
Dix centimes de plus par ticket restaurant, ça nous
fait une belle jambe ! La réalité, c’est que les salariés
gagnent entre 1 000 et 1 200 € net par mois. »
Pour autant, Gérard Rouyer sait bien pourquoi il est
si difficile de mobiliser. En France, le taux de
syndicalisation (autour de 8 %, dont seulement 5 %
dans le privé) a été divisé par quatre en vingt-cinq ans,
creusant de véritables déserts syndicaux, dans les
PME par exemple, et encore plus parmi les jeunes
et les chômeurs.

« Les gens ont peur de prendre leur carte »

Chez Picard, comme dans beaucoup d’entreprises
du tertiaire, ce taux ne dépasse pas les « 3-4 % »,
affirme le syndicaliste, qui ajoute que « les gens ont
peur de prendre leur carte ». « C’est vrai qu’ils voient
chaque jour des collègues se faire licencier pour des
broutilles, dit-il. Ou alors ils ne voient pas l’intérêt de
se syndiquer. Mais ils ont tort, parce que, avec si peu
de troupes, les syndicats français ne peuvent pas
être efficaces. »
Ainsi déserté, le syndicalisme français se retrouve sans
armure pour aborder un monde en évolution permanente.
« Dans les années 1990, se souvient Stéphane Charlin,
secrétaire CFTC du comité d’entreprise de Well, il
suffisait d’arrêter le métier une heure pour obtenir
300 francs d’augmentation. »
Les choses ont bien changé. Car depuis son entrée
comme bonnetier chez Well en 1988, le syndicaliste
a vu la Chine arriver sur le marché du collant, la production
de Well dégringoler, et l’entreprise changer quatre fois
de propriétaire. Le dernier en date, le capital-risqueur
Natexis Industries, vient d’annoncer qu’il ferait désormais
fabriquer ses collants en Italie et en Asie.
À la clé : l’arrêt de la production à l’usine du Vigan (Gard)
et la suppression de 300 des 670 emplois du groupe.
Pour Stéphane Charlin, ce sera donc le quatrième
plan social. Et il ne se fait pas trop d’illusions.

« Une grève, vous savez, ce n’est pas pour s’amuser. »

« À chaque fois, on a réussi à négocier de très bonnes
indemnités de départ mais on n’a guère sauvé que
quelques dizaines d’emplois. » Pourtant, en onze ans
de CFTC, il a essayé tout ce que la boîte à outils du
syndicaliste compte d’arguments, de la négociation pied
à pied à la saisie de la justice, en passant par la peinture
badigeonnée sur les agences Banque populaire du coin,
et par la grève aussi.
La grève. Avec près de 1,8 million de journées non
travaillées en 2001, la France est, selon l’organisme de
statistiques Eurostat, le pays d’Europe qui a le plus
recours à cet argument massue. En huit ans de syndicalisme
chez Eurodisney, Patrick Maldidier, agent de maintenance
sur les scènes de spectacle et délégué syndical Unsa
(autonomes), a connu une douzaine de grèves, dont la
dernière, menée de concert par six des sept syndicats
de l’entreprise, a duré sept jours en septembre.
« Une grève, vous savez, ce n’est pas pour s’amuser. On
subit des pertes de salaire. Et c’est des heures passées
chaque jour sur le terrain pour mobiliser les gars. » Malgré
cet investissement, les syndicats n’ont pas obtenu les
200 € de revalorisation qu’ils demandaient. « Mais une
prime de 100 € qui avait été supprimée en décembre a
été rétablie et surtout les négociations annuelles obligatoires
ont été anticipées, et là, on a obtenu l’équivalent de trois
années de négociations. Le front était unitaire, ça joue
quand même. »
Denis Raguet, permanent Force ouvrière pour le secteur
hôtels-cafés-restaurants, aurait bien aimé que les
syndicats de sa branche se présentent unis. Mais,
en octobre, le Conseil d’État, saisi par la CFDT, a fait
annuler un accord signé en juillet 2004 par une majorité
de syndicats, dont le sien, qui acceptait le maintien
dérogatoire des 39 heures en échange de nouveaux
avantages sociaux pour les salariés, comme l’obtention
d’une sixième semaine de congés payés et la création
d’un régime de prévoyance.
Et depuis, il ne décolère pas. « On n’est pas près de
revoir la couleur de ces avancées, s’énerve-t-il aujourd’hui.
Avec un patronat comme le nôtre, les fenêtres de tir
pour négocier ne sont pas nombreuses. En optant pour
les 35 heures à tout prix, la CFDT a eu une attitude
destructrice. »

«Le dialogue social est riche par le nombre d’accords
mais il est peu efficace»

Unitaire ou pas, la négociation collective ne se tarit
pourtant pas. En 2005, pas moins de 19 000 accords
ont été signés dans les entreprises, soit 10 % de plus
qu’en 2004, 1 144 l’ont été dans les branches (+9 %)
et 44 au niveau interprofessionnel. Parmi ces accords
interprofessionnels : celui sur la convention de reclassement
personnalisée (CRP), qui permet aux licenciés
économiques de bénéficier d’une aide au reclassement
rémunérée à 80 % puis 70 % de son salaire pendant huit mois.
Gabrielle Simon, qui tenait la plume pour la CFTC,
se souvient. « La négociation a été très longue. On était
en pleine période de restructurations et nous, syndicats,
étions partisans d’une meilleure protection du salarié face
à ces plans sociaux tandis que le Medef, lui, voulait alléger
les contraintes du licenciement.
Après plusieurs réunions, c’était le blocage. Au final, l’État
a tranché et il y a eu la loi Borloo de janvier 2005, qui donnait
raison au Medef sur certains points mais qui l’a aussi obligé
à négocier. C’est comme ça qu’on a pu aboutir à la CRP. »
Avec ou sans l’intervention de l’État, « le dialogue social est
riche par le nombre d’accords mais il est peu efficace »,
estime quant à lui Jean-Marie Toulisse. Retraites, Unédic…
le président CFDT du Conseil économique et social a été de
toutes les grandes négociations pendant huit ans.
« Il y a trop de psychodrame et pas assez de travail de
diagnostic. Pendant la dernière négociation Unédic,
j’ai eu un mal fou à obtenir que le directeur de l’ANPE soit
entendu ! Il faudrait au contraire commencer par une
expertise indépendante pour partir d’un constat partagé.
Au contraire, en France, on a l’impression que pour bien
négocier, il faut se crêper le chignon pendant très
longtemps et qu’il y ait du sang et des larmes. » "
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