20.04.2007
LA LETTRE DE RASTIGNAC Valeurs actuelles
![]() « Au moral, l’homme est d’une inhabituelle tranquillité ; vous le diriez plus serein qu’il n’a jamais été. » | |||
| Valeurs Actuelles n° 3673 paru le 20 Avril 2007 La lettre de Rastignac | |||||||||||
| Les dés roulent | |||||||||||
| Nous y sommes, mon cousin. Dans quelques heures, la grande machine du suffrage universel aura roulé sa meule sur les mille et un événements qui, depuis des mois, nous occupent nuit et jour. De toute cette campagne, de ces torrents d’encre et de salive, de ce déluge de promesses, de cet océan de discours, que restera-t-il dimanche soir ? Des bulletins de vote qui jonchent le sol, des professions de foi déchirées, des affiches en lambeaux, et puis quoi ? Quelques images, sans aucun doute. Le triomphe de romain de M. Kropoly, à la porte de Versailles. Mme de Saint- Frondrille dans les plis du drapeau. Le chevalier du Halga parmi les mahométanes des faubourgs et les deux bœufs de M. Ditroux… Quelques phrases, aussi. Les innombrables bévues de la candidate du parti jacobin. Ce ministère de l’âme de la France, voulu par le hérault des unionistes. Les arquebusades du chef des frontistes contre Kropoly le Hongrois et les coups de canon tirés par le président des orléanistes contre les gazettes et les lucarnes… Les petits candidats ? Leur heure de gloire passée, ils rentreront dans leur boîte, ne laissant derrière que le souvenir indistinct d’une cohorte sonore et pittoresque : des puces attelées à un char en carton. Car enfin, surnageant au sommet de cette écume, il n’y aura dimanche soir que deux personnages, mais qui concentreront tous les regards, attireront tous les commentaires, susciteront toutes les haines et toutes les passions : les deux enfants chéris des urnes dont les deux portraits, à huit heures précises, s’afficheront dans votre salon. Pour eux, comme pour nous, c’est une nouvelle campagne qui va commencer. Martial Kropoly, que j’ai vu fort récemment, est, sachez-le, confiant comme un brelan carré. Bien sûr, il met un bœuf sur sa langue – et Clodius de Gyas, son subtil directeur de campagne, en ajoute un deuxième – afin de ne pas laisser échapper l’une de ces fanfaronnades dont il a le secret, mais enfin il considère comme acquise sa présence au second tour. Contre qui ? C’est une autre affaire. Il ne peut pas espérer que M. du Halga montera trop haut, car ce serait à son détriment. Il est persuadé que M. Ditroux doit se dégonfler comme une baudruche. Mais il juge Mme de Saint-Fondrille si médiocre, et si entêtée à ne rien promettre, qu’il n’écarte pas tout à fait la possibilité – et, quoi qu’il en dise, cette perspective n’a rien pour le réjouir – que la dame arrive derrière le Béarnais. Au moral, l’homme est d’une inhabituelle tranquillité ; à la veille du grand jour, vous le diriez plus serein qu’il n’a jamais été. Je ne vous chanterai pas la chanson du : « Il a changé » ; on vous l’a entonnée trop souvent sur trop de sujets : vous êtes suffisamment instruit des choses de la vie pour savoir que personne ne change jamais. Mais je crois bien que cet homme a traversé tant d’épreuves, éprouvé tant de désillusions, qu’il a érigé entre lui et le reste du monde une sorte de muraille qui le rend quasi insensible aux traverses de la vie publique comme aux aléas d’une vie privée, qui n’est pas plus paisible parce que l’on en entend moins parler. Pas plus qu’hier, M. Kropoly n’est économe de son mépris. La paresse des journalistes, l’hypocrisie de ceux qui croient pouvoir l’injurier sans cesser de se dire ses amis sont pour lui une source inépuisable de raillerie. La comédie des ambitions, la guerre, autour de lui, des ministrables, dont il prétend ne rien savoir même s’il sait fort bien l’attiser, continuent de nourrir sa verve. Il porte sur la faiblesse humaine un regard plus fataliste qu’exaspéré. Ses conseillers ? Il n’y en a que trois ou quatre qu’il écoute vraiment, et qu’il consulte, le plus souvent dans le secret. Ses innombrables lieutenants ? Il y a ceux qui font de la figuration et les autres, qui sont là pour exécuter. M. Kropoly ne leur demande qu’une chose : qu’ils ne cherchent pas à lui faire endosser leurs propres angoisses ; pour le reste, il ne se fie qu’à son jugement, n’obéit plus qu’à son intuition. Il lui arrive même, chose nouvelle, de rire sinon de lui-même du moins des simagrées qu’on lui a inspirées : « Mme de Saint-Fondrille semblait aimable : on m’a conseillé de sourire jusqu’à épuiser mes muscles zygomatiques. M. Ditroux était un fils de la campagne : on a voulu me grimer en paysan, de la blouse aux sabots. Le résultat de tout cela est que je n’étais plus moi-même et que les Français l’ont senti. » Longtemps, les brillants esprits qui l’entourent ont fait son siège afin qu’il accepte de tenir une réunion pour décider la stratégie du second tour. Jusqu’à ce mercredi soir, M. Kropoly leur a cependant opposé un refus obstiné. Pour éviter que le compte-rendu se retrouve aussitôt dans les gazettes ? Sans doute. Pour ne pas injurier le sort en affichant avant l’heure une assurance qui pourrait passer pour de la forfanterie ? Peut-être aussi. Mais le fond des choses, mon cousin, est que M. Kropoly, tandis que les dés roulent, sait ne pouvoir compter que sur lui. | |||||||||||
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14:01 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, politique critique, présidentielles 2007, ps, ump, udf, les verts






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