| Seul le prononcé fait foi, "Permettez moi, tout d'abord, de vous remercier pour votre invitation et souligner le plaisir que j'éprouve à m'entretenir avec vous d'un sujet qui, vous pouvez l'imaginer, occupe quotidiennement la DAS, à savoir celui du cadre stratégique et de son évolution. Je parlais à l'instant de plaisir. Le sujet et le contexte s'y prêtent. Avoir l'occasion d'effectuer un balayage large des grands enjeux internationaux est suffisamment rare pour être souligné. Nous sommes, en ce mercredi 25 juillet, en fin de cycle de votre 14e promotion. Les vacances approchant, pour vous et moi, les esprits se veulent plus libres. J'ai, par ailleurs, cru comprendre, que cette session était réservée aux seuls stagiaires français. Mon ton sera donc plus libre. Permettez-moi, dans un premier temps, de rappeler en quelques mots le rôle exact de l'organisme dont j'assure la direction. Je tâcherai ensuite de vous présenter les quelques lignes de force de notre environnement international, à partir d'une analyse de prospective géopolitique que la DAS est en train de conclure. 1– Présentation de la DAS Créée en 1992 par M. Joxe, la DAS est placée sous l'autorité directe du ministre de la Défense. Cette création intervient dans une période de puissantes refontes administratives (création de la DRM, de l’EMIA et du Centre Opérationnel InterArmées). Le ministère de la Défense entend alors se réapproprier le champ des affaires internationales. et apporter un équilibre entre les affaires courantes à court terme et la réflexion à plus long terme. Le DAS est le directeur des affaires internationales du ministre de la Défense : - le DAS est le « policy director » du MinDef. Il assure à ce titre la mise au point pour le ministre des positions internationales intéressant la défense, en particulier à l’égard de la PESD et de l'OTAN ;
- il assiste le ministre dans ses voyages internationaux, participe aux entretiens bilatéraux du ministre et mène, pour le ministre, les dialogues stratégiques ;
- la DAS apporte sa contribution au développement de la coopération de défense et au dialogue stratégique avec plus de 40 pays ;
- dans le domaine de la maîtrise des armements et de la prolifération, elle coordonne les positions des services du ministère de la Défense relatives aux négociations des traités de maîtrise des armements et de non prolifération (traité d’interdiction complète des essais nucléaires, TNP, etc.). Elle anime également la réflexion interne au ministère sur les moyens de défense contre la prolifération des ADM ;
- elle contribue à la gestion politico-militaire des crises : elle analyse les développements de la situation internationale touchant la sécurité, cherche à anticiper les risques et propose des actions dans la conduite des crises internationales dans lesquelles la France est engagée, en liaison avec l'EMA et les services de renseignement (DRM, DGSE) ;
- elle coordonne, enfin, l'action du ministère de la Défense vis-à-vis de l'Agence européenne de défense.
La DAS conduit et participe à la réflexion prospective stratégique de défense en matière de réflexion prospective, le DAS occupe une place centrale dans la conduite et la coordination des travaux prospectifs de défense. La DAS est ainsi chargée de la présidence du secrétariat du Comité de coordination des études prospectives de défense à caractère politico-militaire, économique et social (EPMES) du ministère. Les études sont commandées à des centres de recherche spécialisés dans les domaines des relations internationales, de la stratégie, de la prospective et des questions économiques et sociales de défense. Ce tissu de relations avec des experts reconnus lui permet de solliciter, sur des sujets d’actualité, les consultations ou expertises nécessaires à la position du ministère en matière stratégique, prospective ou internationale. La DAS pilote et réalise des travaux de prospective de défense. Elle participe à cet égard aux travaux prospectifs européens, notamment dans le cadre de la Long Term Vision et de ses suites pilotées par l'AED. La DAS participe à la réflexion liée à la politique de défense : - réforme des armées, élaboration et suivi de la LPM, revue de programmes, loi sur les réserves, etc. (on ne coupe pas à un couplet plus épais sur le LB et les travaux à venir – rappeler par exemple que la DAS vient de coordonner les travaux internes Défense sur l'Etat des lieux) ;
- sécurité intérieure / lutte anti-terroriste, espace;
- le DAS est membre ou participe à la mise en œuvre, de conseils définissant les orientations de la politique de défense (conseils de défense et comités restreints, comité ministériel de la défense, conseil de politique nucléaire extérieure).
La DAS élabore et met en œuvre, pour le ministère de la défense, le contrôle des exportations des matériels de guerre : - la DAS prépare, avec le cabinet du ministre, les fiches qui seront présentées au cours de la CIEEMG ;
- elle est l’interlocuteur pour ces questions des autres administrations concernées (SGDN, MAE, etc.) ;
- elle assure le secrétariat de la CIEEMG ;
- elle communique, auprès des industriels, les directives générales sur les contraintes d’exportation et notifie les décisions de la CIEEMG.
Le DAS est responsable du programme 144 de la LOLF. Le programme 144 "environnement et prospective de défense" vise à éclairer le ministère sur son environnement nationale et international, présent et futur, et assurer la cohérence politique et stratégique des actions de la France. Ses actions se situent en amont des actions menées dans les deux autres grands programmes de la mission Défense que sont la préparation et l'emploi des forces (178) et l'équipement des forces (146). Elles sont menées par diverses entités : la DAS, une partie de l'EMA, une partie également de la DGA, la DGSE, et enfin la DPSD. Le programme s’appuie sur trois grands axes d’effort : - une connaissance et une analyse de l'environnement national et international à partir de sources ouvertes ou non, qui offrent un éclairage sur l'environnement présent et les bases pour élaborer la prospective en matière de défense et consolider les grands choix nationaux ; - une évaluation de l'environnement futur fondée sur une démarche prospective élargie, couvrant les domaines géostratégique et géopolitique, opérationnel et technologique, qui permet de définir l'outil militaire le mieux adapté ; - une contribution à la stratégie d'influence de la France, à la protection et au soutien des intérêts français et européens au travers d'actions opérationnelles, notamment en termes d'industrie, de technologie et de diplomatie de défense. Devant un contexte stratégique qui nous apparaît chaque jour toujours plus incertain et imprévisible, l'éclairage stratégique qu'apporte un organisme comme la DAS semble fondamental pour éclairer les choix des responsables politiques en matière, notamment, de politique de défense. Elle assume pleinement ce rôle et entend développer les liens qui ont pu être tissés avec les autres grands partenaires du ministère. 2 – Evolution générale attendue du contexte stratégique Mon ambition de ce jour n'est pas de vous asséner la traditionnelle litanie des menaces – terrorisme transnational, prolifération des ADM, – mais d'amorcer notre réflexion autour de 5 lignes de force. Celles-ci possèdent comme caractéristique de structurer notre environnement international. Elles peuvent ainsi être considérées comme autant de tendances lourdes. Je précise que ces éléments sont tirés de l'analyse prospective géostratégique à l'horizon des trente prochaines années que la DAS achève actuellement. Ce travail sera remis au ministre de la Défense d'ici la fin août et fera, ensuite, l'objet d'une diffusion très large, tant auprès de nos partenaires français qu'étrangers. 1ère ligne de force : Un système international en passe d'accéder au statut de "monde plein" Cette notion renvoie à celle de l'historien du Moyen Age Georges DUBY: par "monde plein", il exprimait à la fois le développement démographique de l'Europe occidentale et l'atteinte des limites du système, en particulier dans le domaine alimentaire. Par analogie, nous caractérisons l'évolution actuelle du contexte international. Ce dernier s'appuie en effet sur de nouvelles dynamiques nées à la fois de la multipolarité et de la grande diversité des acteurs : Nous le constatons chaque jour, de nouveaux pôles de puissance (Chine en particulier, mais aussi Inde) émergent et se renforcent, en particulier dans le domaine économique. A l'horizon des 30 prochaines années, ils structureront manifestement le monde géopolitique avec les Etats-Unis, la Russie et l’UE. L’émergence de cette multipolarité entraînera un plus grand équilibre géographique des échanges commerciaux. Les zones Pacifique, Océan Indien et Atlantique sud s’affirmeront comme des voies majeures d'échanges. L'influence « occidentale » s’affaiblira probablement dans tous les domaines, culturel, économique, médiatique, etc. Parallèlement, nous constatons la démultiplication – en nombre et en genres – des acteurs comptant sur la scène internationale : Etats bien évidemment – qui devrait demeurer la "brique élémentaire" des relations internationales mais dont la "prolifération" risque de se poursuivre, j'y reviendrai – mais aussi institutions internationales, organisations régionales ou thématiques, acteurs non étatiques et réseaux transnationaux. Je tiens à cet égard à souligner la rapidité de l’hybridation des acteurs de nature très différente, mais tous amenés à travailler ensemble. Les interactions entre États, acteurs économiques et ONG sont, par exemple, de plus en plus fortes, en faisant preuve d’une instrumentalisation réciproque de chacun d’eux. Nous allons vers un monde où ces acteurs seront de plus en plus fusionnels. Paradoxalement, cette tendance pourrait être doublée par une évolution vers une très forte décentralisation de la vie internationale. Au moment où la mondialisation se banalise, on se rend compte à quel point les différents acteurs, et pas seulement les Etats, disposent d'une capacité forte d'autonomie, et qu'il ne saurait y avoir de régulation internationale sans leur implication. Il est de plus en plus impensable que l'on puisse réguler l'ordre international à partir d'une seule puissance, ou d'un club comme le G7+1. Chaque acteur doit ainsi participer à cette régulation pour que celle-ci soit envisageable. C'est à cette idée, si difficile à mettre en place, que se rattache la notion de gouvernance. 2ème ligne de force : Un monde de plus en plus fragmenté Cette tendance constitue probablement l'un des défis majeurs que nous aurons à relever au cours des prochaines décennies. Le mouvement dominant est en effet à la fragmentation : à la fois des espaces, mais aussi des ensembles politiques, et des champs d’affrontements. Aux crises d’un certain nombre d’Etats mal stabilisés, se combineront dans l’avenir les effets destructurants du processus de globalisation. C'est clairement le processus que l'on voit à l'œuvre en Afrique. A mon sens, c'est une tendance qui est multidimensionnelle, durable et structurante, ou plutôt devrais-je dire destructurante. Elle touche en effet tout autant les dimensions politique, économique, sociale, culturelle et religieuse. Elle concerne par ailleurs l'ensemble du spectre des acteurs, du plus "haut" – régions mondiales, puissances, etc. – au plus "bas", le citoyen. Sur le plan économique, les inégalités ont tendance à augmenter à la fois entre les pays – je rappelle que 25% des habitants de la planète se partagent 75% du revenu mondial - mais aussi entre les différentes couches sociales de chaque Etat. L'actuelle montée en puissance de certains pays en développement a par exemple des conséquences sur l'emploi non qualifié. L'évolution vers un marché du travail dual devrait se poursuivre, avec d'un côté des emplois peu qualifiés de moins en moins rémunérés et de plus en plus précaires, et de l'autre des emplois très qualifiés stables et bien rémunérés. Sur le plan démographique, trois tendances sont à l'œuvre : - une fracture croissante entre une grande majorité de pays développés dont la croissance démographique est en berne – à l'exception notable des Etats-Unis, et de la France dans une certaine mesure – et une majorité de pays en développement connaissant de fort taux d'accroissement naturel, en particulier en Asie et en Afrique subsaharienne.
- une fracture générationnelle croissante, à l'image de ce que vit actuellement la Chine où les traditionnelles solidarités familiales sont en train d'exploser sous la pression des évolutions socio-économiques, sociétales et démographiques.
- une fracture potentiellement générée par l'accélération des migrations Sud-Nord, et surtout Sud-Sud. Cette tendance sera par exemple susceptible de provoquer des tensions et des importations de conflits entre des communautés déplacées ou immigrées
- Sur le plan culturel et sociétal, l'essor des « identités multiples » fondées sur l’origine, les religions, les valeurs et les intérêts partagés pourrait entraîner la construction de nouvelles solidarités et de nouvelles lignes de fracture empruntant moins aux territoires qu’auparavant. Au sein même des Etats, cet émiettement identitaire et social tend à délégitimer les solidarités, accélérant d'autant les conflits entre générations, entre classes sociales et entre communautés.
Sur le plan politique : - Le développement des revendications et des tensions identitaires, religieuses, ethniques, voire économiques et sociales, sera susceptible d'alimenter la "prolifération étatique", générant elle-même des instabilités régionales fortes.
Certains pays ont déjà – comme en témoigne le funeste exemple de l'ex-Yougoslavie – ou pourraient – comme en témoignent les événements en Iraq – se traduire par l'implosion, et donc le morcellement, d'entités étatiques autrefois stables et unifiées. - L'accès aux ressources – en particulier stratégiques (hydrocarbures, eau, métaux rares) – se verra progressivement contraint par leur répartition inégale à l'échelle mondiale et par le développement des phénomènes d'éviction liés à la très forte croissance économique de certaines régions (Chine, Inde). Cet accès pourrait ainsi se transformer en "course aux ressources" et entraîner des tensions, sinon des confrontations, entre certains Etats.
J'aurais pu poursuivre le recensement de cette "poly-fragmentation", par exemple dans les domaines technologique ou environnemental. Il convient avant tout de noter que ces fractures proviendront de la multiplication croissante des déséquilibres qui seront de nature à alimenter, ou générer, des tensions pouvant conduire à des confrontations directes. 3ème ligne de force : Un monde de réseaux De manière paradoxale, ce mouvement de fragmentation se doublera – dans le même temps - de l'émergence d'un monde de réseaux, supplantant progressivement les logiques de territoires qui prévalaient jusqu'alors. Cette tendance nous renvoie bien évidemment à ce que l'on intitule, de manière générique, "mondialisation", d'ordre économique. Au cours des 2/3 prochaines décennies, une seconde vague de ce type devrait se réaliser, fondée sur le poids économique croissant des pays en développement (Chine, Inde), sur le potentiel de croissance de la productivité offert par la globalisation des chaînes de production et enfin sur l'accélération de la diffusion des technologies, en particulier dans le domaine des transports et des communications. La mondialisation financière devrait également aussi se poursuivre, en s'appuyant sur la compensation des risques par une exposition moindre aux aléas du marché domestique. Parallèlement, cette logique de réseaux continuera à croître au niveau des individus, et ce à deux niveaux : - la mondialisation générera toujours plus de nouvelles dynamiques migratoires, sans aucun lien avec le passé colonial ou la proximité géographique et culturelle ;
- à l'échelle personnelle, le développement des réseaux informationnels – dont Internet ne constitue qu'une première étape – renforcera paradoxalement les logiques communautaires de toutes sortes (religieuses, ethniques, générationnelles). Je dis "paradoxalement" car l'on pourrait penser que le développement des possibilités d'échanges et de communication tendrait à casser les clivages usuels, notamment sociaux. Et pourtant, lorsqu'il nous sera possible, non plus de devoir nous connecter par l'intermédiaire d'un ordinateur personnel par exemple, mais d'être immergé dans une "bulle informationnelle" permanente, grâce à une fusion de l'ensemble des réseaux par exemple, ce que j'appelle "l'hyper choix" pourra nous contraindre à une "hyper sélection" de nature à rigidifier les rapports sociaux.
Quel rapport avec le ministère de la Défense me direz- vous ? Les logiques de déterritorialisation sont – selon moi – porteuses de vulnérabilités, elles-mêmes susceptibles de dégénérer en instabilités, et ce à trois niveaux : 1) Chaque acteur, chaque Etat, sera beaucoup plus vulnérable aux événements de tous ordres survenant en un autre point de la planète, y compris s'il a peu de relations avec la région touchée. Cette propagation paradoxale des crises – que l'on retrouve dans la fameuse "théorie du papillon" - pourrait déboucher sur une réalisation du risque systémique, sous la forme d'une crise économique mondiale majeure par exemple. 2) Les logiques de réseaux informationnels tendent par ailleurs à accroitre les phénomènes de dissémination, voire de prolifération, scientifique et technologique. L'accélération de la mondialisation continuera d'affaiblir les moyens de contrôle étatiques sur la recherche, la production, voire l'exportation de technologies et biens sensibles. Un nombre croissant de techniques permettent ainsi désormais à un nombre de plus en plus important d’acteurs de se désenclaver de leur propre champ d’affrontement, et donc d’élargir l’espace de conflit. Cette diffusion technologique pose ainsi la double question des opportunités de sécurité offertes à nos sociétés (développement des nanotechnologies, biométrie, etc.), mais aussi celle de leur vulnérabilité, avec l'apparition et le développement de nouvelles formes d'attaques potentielles (informatiques, biologiques). L'accélération, sur une longue période, des transferts de technologies pourrait enfin poser la question de notre dépendance, remettant potentiellement en cause notre autonomie stratégique. 3) Cette tendance renvoie directement au 3e risque. Le développement constant des technologies de communications, des migrations et des réseaux de toutes sortes – physiques ou immatériels – donnera lieu à une structuration de l’espace mondial différente de celle des territoires sur laquelle se sont bâties notre représentation du monde et nos stratégies nationales. Si l'on pousse quelque peu le "trend" de la déterritorialisation, on s'aperçoit que d'importantes forces déstructurantes seront à l'œuvre : - au premier abord, l'autonomie stratégique nationale – voire européenne – pâtit déjà de cette tendance, en particulier dans le domaine technologique que connaissent bien nos armées,
- mais au-delà, la puissance de ce phénomène pourrait aller jusqu'à remettre en cause les notions d'Etat et de nationalité jusqu'à un point insupportable pour la cohésion de nos sociétés. Par exemple, à l'heure où nous nous interrogeons sur la nationalité des entreprises – fondée soit sur le capital, soit sur l'emplacement du siège social, voire de la nationalité du dirigeant – comment pourrait évoluer le "pour qui meurt-on ?" au moment où les logiques territoriales s'affaiblissent au profit de logiques de réseaux transnationaux ?
Un monde de conflits Ces trois mondes – "plein", fragmenté et de réseaux – sont chacun susceptibles d'être la source d'instabilités, de conflits d'intérêts, voire de crises graves. Leur combinaison constitue en soit un facteur potentiel de démultiplication de ces mêmes crises. La tendance, d'ores et déjà perceptible, est à la multiplication et la diversification des risques, menaces et, in fine, crises et conflits perturbant l'équilibre international. Aux antagonismes anciens - parfois "gelés", à l'image de ceux du Caucase – pourraient s'agglomérer des conflits de ressources ainsi que des conflits de puissances, confortés par la forte croissance démographique et économique mondiale et par les effets - déjà perceptibles - du réchauffement climatique (les phénomènes naturels extrêmes – canicules, typhons, etc. – devraient devenir récurrents et poser des contraintes fortes en termes économiques et sanitaires). A cette aune, les conflits inter-étatiques ne seront pas à exclure au cours des prochaines années. Le risque d'un conflit majeur n'est pas nul. Un monde réglementé Sur fond de médiatisation croissante et de pression exercée par les acteurs non étatiques, le renforcement de la multipolarité, de la "poly fragmentation" et des défis internationaux pourraient conduire à créer un monde plus réglementé, voire régulé. Le droit international se fondera encore plus sur des protocoles à vocation universelle complétés, de manière pragmatique, par des accords bi ou multinationaux, sans pour autant remettre en cause la légitimité de l’ONU. Cette tendance pourrait concerner l'ensemble des niveaux - locaux, régionaux et mondiaux – et pourrait constituer une forte pression sur les décisions d’intervention ainsi que sur l’application des normes, notamment d’emploi de la force, d’environnement et des droits de l’Homme. Par exemple, le respect de nouvelles obligations en terme de désarmement entraînera une adaptation des armements et des règles d'emploi de la force armée tandis que l'évolution des normes environnementales induira des contraintes nouvelles sur l’emploi et l’entraînement des forces armées. Vous le voyez, les risques et menaces apparaissent plus diffuses et polymorphes, à l'image d'un monde devenu à la fois plus "restreint" mais aussi plus complexe dans sa structure et ses rapports. Dans ces conditions, les conflits eux-mêmes sont appelés à changer de forme : la fameuse "cyberguerre" pourrait faire son apparition, des alliances inédites – et inattendues – se forger, et les modes d'action asymétriques pourraient nous confronter à une ingéniosité toujours renouvelée…. L’option militaire est la plus visible et immédiate. Elle est légitime – en s'inscrivant bien évidemment dans un cadre légal international - au-delà d’un certain seuil de violence. Si elle apporte une crédibilité nécessaire, elle peut aussi s’avérer contre-productive en créant des tensions nouvelles (radicalisation). Elle ne peut donc, seule, se substituer à une solution politique. Une réponse unique n'est donc pas envisageable, au risque de ne traiter que les symptômes des crises qui pourraient voir le jour au cours des prochaines années. Plus que jamais, les interconnexions entre les mondes civilles mondes civil, militaire, économique, politique, criminel semblent fortes. Notre démarche se doit donc d'être globale. L’amélioration de la sécurité internationale exige de s’attaquer aux causes profondes qui entraînent l’apparition des risques et des menaces. Cela nécessite du temps et de la patience. Et surtout de la clairvoyance dans l’analyse, suivie d’une cohérence dans l’action politique. Seule une véritable coopération internationale peut permettre de lutter efficacement contre les menaces globales. Elle doit se faire avant tout au niveau des Etats, qui devront impérieusement s'associer pour y faire face. Le partenariat entre l'UE les pays européens et les Etats-Unis constitue, à cet égard, un élément déterminant, qui a déjà fait ses preuves dans le passé, comme l'opération Enduring Freedom en a témoigné, dans la lutte contre le terrorisme, les criminalités organisées ou les proliférations. Mais pour s'inscrire dans la durée, ce partenariat doit être fondé sur un engagement crédible, une volonté commune et le respect de chacun des partenaires. A l'heure où certains évoquent "la fin de l'Occident", nous devons approfondir le débat stratégique avec nos partenaires américains sur les situations de crise actuelles. Entre malentendus et quiproquos sémantiques, la situation passée a pu conduire à des divergences d'interprétations qui sont inutilement venues polluer la qualité de notre relation. Ainsi, lorsque les Etats-Unis entendent les Européens parler de multipolarité, ils comprennent qu'il s'agit d'un retour à l'équilibre des forces du XIXe siècle – alors que c'est leur politique actuelle - alors que nous entendons par là l'insertion harmonieuse des nouvelles puissances dans un ordre mondial fondé sur le droit international. La nature même de la puissance européenne est en question. Nous, Européens, sommes intéressés au premier rang par les multiples défis actuels : l'Eurasie, entre Maghreb et Chine, concentre la moitié de la population mondiale, trois quarts des pauvres de la planète, les foyers de conflits ethniques les plus explosifs, les violences religieuses les plus intenses et quelques-uns des régimes les plus despotiques. C'est dans cette zone que se situent les enjeux majeurs de la sécurité du monde (terrorisme, ADM, approvisionnements énergétiques). La préoccupation d’un voisinage stable constitue un objectif européen. Cette approche régionale comprend aussi une fidélité à l’OTAN, alliance militaire en charge de notre défense collective. Chacune des organisations, OTAN et UE, a un rôle à jouer selon la situation qui se présente. Deuxième puissance économique mondiale, l’Europe a vocation à partager la responsabilité de la sécurité internationale. Elle a l’ambition de devenir un acteur majeur de la sécurité globale, dans un environnement international de plus en plus complexe. Elle veut promouvoir sa conception du monde et un projet qui offre à l’humanité de réelles perspectives de paix, de stabilité et de prospérité. La stratégie de l’UE, articulée autour d’une approche globale de la sécurité et fondée sur la construction d’un multilatéralisme efficace et sur la défense et le développement du droit international, rejoint ainsi les choix français. L’Europe devient de plus en plus cet acteur global, capable de mobiliser les ressources civiles et militaires de l’action extérieure, afin de contribuer à la construction d’un monde plus équitable, plus sûr et plus uni. Face à l'ampleur des thèmes abordés, j'ai le net sentiment de n'avoir fait qu'effleurer des problématiques lourdes de sens. J'essaierais de répondre aux questions que vous vous voudrez bien me poser. |
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