29.08.2007
La Tragédie de l'EDUCATION NATIONALE
| 11/06/2007 - Jacques Marseille (avec Marie-Sandrine Sgherri) - © Le Point L’école de la République est devenue une fiction dont le symbole est le baccalauréat. Le corporatisme enseignant et la lâcheté des politiques ont eu raison du modèle scolaire français, qui est aujourd’hui moins efficace, plus inégalitaire et plus coûteux que celui de nombre de pays d’Europe. Enquête sur un désastre national. |
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| Le bac, ce monument d’hypocrisie
Chaque année, l’Etat parvient, sans incident majeur, à gérer les dix épreuves (en moyenne) passées par quelque 600 000 candidats au bac. Pourtant, là n’est pas le véritable mystère du baccalauréat. Le vrai mystère, c’est pourquoi cet examen provoque autant d’emballement médiatique et d’affolement dans les familles. Les parents devraient pourtant savoir qu’aujourd’hui 93 % des élèves entrant en terminale obtiennent le bac en un, deux ou trois ans et que le taux de réussite est... proportionnel au nombre de journées de cours perdues. Ce paradoxe s’est encore vérifié l’année dernière, où des centaines de lycées ont été fermés pendant plusieurs semaines en raison du mouvement anti-CPE et où un nouveau record a été établi : 82 % des candidats ont obtenu l’examen et, pour la seule filière générale, le taux de réussite se monte à 86,6 % ! On le voit, le baccalauréat, autrefois réservé aux enfants de la bourgeoisie ou de l’ancienne noblesse, ce « monument historique » , selon Jack Lang, est devenu, au fil du temps, un monument d’hypocrisie faisant croire aux jeunes et à leurs parents qu’il était le socle fondamental de l’égalité méritocratique des chances. Que penser, en effet, de ce premier grade universitaire qu’obtiennent tous ceux, ou presque, qui le passent ? Soit que les élèves sont tous d’excellents éléments, soit que la possession du bac ne renseigne nullement sur les capacités que sanctionne cet examen. Qu’on en vienne aujourd’hui à douter de la capacité d’un bachelier à savoir écrire un petit texte, à structurer un exposé ou à effectuer des calculs simples en dit long sur le formidable mensonge délivré aux familles. En fait, ce rituel médiatique permet d’échapper à l’analyse du mal qui gangrène l’Education nationale : l’absence d’une véritable vérification des connaissances fondamentales acquises et des moyens mis en oeuvre pour les acquérir. A cet égard, la réforme de l’Education nationale, peu mise en avant pendant la campagne présidentielle, est au coeur - on serait tenté d’écrire le coeur - du chantier qui permettra ou non à la France de rebondir et de gagner la bataille de la compétitivité et de l’emploi. Et, puisque les résultats de cette élection présidentielle permettent, enfin, d’en finir avec le mythe du modèle français, comparons-nous aux autres, comme nous y invitent les analyses internationales des politiques d’éducation, des analyses destinées à mieux cerner les politiques « efficaces », un adjectif qu’il faut désormais faire entrer dans le vocabulaire courant. Tout d’abord, un élève sur sept quitte le CM2 sans maîtriser les bases de la lecture et du calcul. En 2005, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’Education nationale a procédé à des évaluations nationales. A la question : « Quel nombre faut-il ajouter à 25 pour trouver 100 ? » , le taux d’échec est de 28 %. Au fait de savoir combien font 876 multiplié par 34, le taux d’échec est de 53 %. Lors d’un test de lecture organisé en 2001 par le Boston College, les petits Français de CM2 se sont classés au dix-huitième rang, derrière la Bulgarie, la Lituanie et la République tchèque. Ce retard, constaté à l’entrée en sixième, n’est jamais rattrapé. Selon le rapport des inspecteurs des Finances et de l’Education nationale remis au ministre du Budget fin 2006, les trois quarts des élèves du secondaire ne maîtrisent pas les programmes enseignés et 17 % sont « en grande difficulté » . Les professeurs de l’association Sauver les lettres ont fait passer à leurs élèves une dictée du brevet des collèges datant de 1988. En 2000, un quart des copies a obtenu la note 0 (vingt fautes d’orthographe et plus). En 2004, c’est la moitié des copies qui pointe à 0. Publié en février 2007, un travail universitaire dirigé par Danielle Manesse, professeur en sciences du langage à l’université Paris-III Sorbonne nouvelle, montre qu’un élève de cinquième en 2005, soumis à une courte dictée de 83 mots, a aujourd’hui le même « niveau » qu’un élève de CM2 en 1987. L’école n’est plus aujourd’hui capable d’assurer à la majorité des élèves qui lui sont confiés des mots suffisamment précis, des structures grammaticales suffisamment efficaces et des formes d’argumentation suffisamment organisées pour imposer leur pensée au plus près de leurs intentions et pour accueillir celle des autres avec lucidité et vigilance. Passer plus de douze années à l’école et « décrocher son bac » ne garantit en rien la maîtrise de ce qui conditionne notre capacité à vivre en société. Les enseignants de l’université le savent bien qui considèrent a priori que les étudiants qu’ils accueillent en premier cycle ne savent rien ou presque. Le bac semble par contre garantir le prêt- à-penser qui a fait du « exprimez-vous ! » la tarte à l a crème d’une démocratie dont on sait aujourd’hui qu’elle doit être participative. Le sujet d’invention, dernière-née des épreuves de français, et qui tend à remplacer dissertation et commentaire de texte, en offre la meilleure illustration. C’est ainsi qu’en 2005 étaient proposés aux candidats en série technologique des extraits du « Mariage de Figaro », des « Misérables » ainsi que la chanson « Lily », de Pierre Perret, assortie de cette précision : « Pour cette chanson, Pierre Perret a reçu le prix de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme. » Le sujet proposé à leur « invention » ? « Lily, un an après son installation à Paris, écrit à sa famille restée en Somalie. Elle dénonce l’intolérance et le racisme dont elle est victime. Vous rédigerez cette lettre en tenant compte des situations évoquées dans le texte de Pierre Perret et en développant l’argumentation de Lily. » Marie-Christine Bellosta, maître de conférences à l’Ecole normale supérieure, s’insurge : « La meilleure note ira au candidat qu i aura le mieux dénigré son pays » et s’interroge : « La discipline " français " existe-t-elle encore ? Ou n’est-elle que l’occasion de vérifier des connaissances d’autres disciplines (ici, l’instruction civique) ou des convictions politiques et sociales qu’on veut ériger en consensus ? » Avoir le bac aujourd’hui n’est donc ni un exploit ni une garantie d’avenir. C’est devenu un « examen mou » pour concrétiser un « enseignement mou » . C’est devenu aussi la seule « carotte » dont disposent les enseignants pour faire croire à des élèves - vraiment peu au fait des statistiques - qu’ils pourraient ne pas l’avoir. C’est enfin offrir aux entreprises privées (dont Acadomia est le leader) le marché juteux du soutien scolaire, évalué en 2006 à près de 1 milliard d’euros, sans compter les innombrables cahiers ou CD-ROM censés emmener les élèves « sur les chemins de la réussite » . Un petit Français sur quatre aurait désormais recours aux leçons particulières pour que ses parents puissent dormir tranquillement, avec la bénédiction d’un Etat qui permet aux familles de faire passer 50 % de leur coût dans la colonne réduction d’impôt au titre des emplois familiaux ! Que François Fillon, lâché par Jacques Chirac, ait dû renoncer en 2005 à introduire une part de contrôle continu au bac, à l’exemple de ce qui se fait dans tous les autres pays, en dit long sur l’état du système. Les enseignants n’ont-ils pas alors expliqué que, dans les établissements difficiles, instaurer un contrôle continu serait une atteinte à leur sécurité ? A chaque contrôle, ils auraient risqué, selon eux, d’être agressés par des élèves ou leurs parents, mécontents de la note obtenue ! Autant, dans ces conditions, maintenir en l’état ce « monument » délabré qui coûte au total (rémunérations des jurys, frais de déplacement et d’organisation, mobilisation des salles de cours, fermeture des établissements en moyenne deux semaines pour cause d’examen) environ 200 millions d’euros, soit environ 5 000 euros par élève recalé, soit un peu moins que la dépense annuelle consacrée par la France à un étudiant à l’université (6 700 euros) ! La lâcheté n’a pas de prix. Mais elle a un coût. Un puits sans fond Si la France se classe au-dessous de la moyenne des pays de l’OCDE pour ses performances éducatives, elle se classe en revanche aux tout premiers rangs pour les dépenses qu’elle lui consacre. C’est dire qu’il n’y a guère de corrélation entre les « moyens » consacrés à l’éducation et les performances qui en découlent. En effet, depuis vingt-cinq ans, le nombre d’enseignants dans le primaire et le secondaire a augmenté de 12 %, alors qu’au cours de la même période le nombre d’élèves a diminué de 5 %. Ainsi le ministère de l’Education nationale aurait-il dû supprimer 26 000 postes s’il avait appliqué en 2005 le taux d’encadrement de 1994. A la place, il en a créé 9 000. Certes, au fil du temps, le métier d’enseignant est devenu de plus en plus difficile ; ce n’était pas une raison pour en multiplier le nombre comme pour combler un puits sans fond. Car le « malaise » enseignant, s’il est bien réel, ne provient pas d’une insuffisance de moyens, mais d’une mauvaise gestion de leur carrière. La rémunération au mérite n’existe pas et la progression des salaires est beaucoup plus lente en France que dans la plupart des pays développés. Quant aux inspections... Dans l’académie de Créteil ou de Nantes, 15 % des enseignants du second degré n’ont pas été inspectés depuis plus de dix ans ! Xavier Darcos préconise aujourd’hui une remise à plat sans tabou du métier. Permettra-t-elle enfin de sortir de ce « toujours plus » de moyens qui a servi à acheter - mal et au prix fort - la paix syndicale, menant le système scolaire à un immobilisme qui n’a en fait abouti qu’à creuser la fracture scolaire et qu’à accentuer la ségrégation sociale ? Comment, en effet, se féliciter que 62 % des effectifs d’une génération obtiennent le baccalauréat et que la France compte désormais 2,2 millions d’étudiants quand, dans le même temps, sur 750 000 jeunes quittant chaque année le système éducatif, près de 160 000 partent sans aucun diplôme ? Quand 40 % d’entre eux, trois ans après leur sortie - on devrait dire leur exclusion -, sont encore au chômage et quand, selon le CERC, « la moitié des jeunes sortis de l’école à 17 ans sans diplôme vit dans le cinquième des ménages les plus pauvres »... L’échec est cuisant ! Comme l’a admis le Haut Conseil de l’évaluation de l’école : « L’école n’a pas réussi à corriger les inégalités, mais elle les a amplifiées », et ce à tous les niveaux. En primaire, 3 % des enfants d’enseignants redoublent, contre 41 % pour les enfants d’inactifs. A l’entrée en sixième, 94 % des enfants de cadres sont « à l’heure » ou en avance par rapport à leur année de naissance, contre 67 % seulement pour les enfants d’ouvriers. Pour l’entrée en seconde, les déterminismes sociaux sont encore plus forts : avec une note moyenne de 9 à 12 au contrôle continu en troisième, presque tous les enfants de cadres font le choix de la seconde générale et seulement deux tiers des enfants d’ouvriers. Car les enseignants, censés déjouer ces mécanismes, regardent avant tout si les aspirations des familles sont compatibles avec les résultats des élèves, rarement si une meilleure orientation est possible. Ainsi, alors que les enfants d’ouvriers sont trois fois plus nombreux que les enfants de cadres en sixième, ils sont deux fois moins nombreux en terminale scientifique. Depuis 1976, la proportion d’enfants d’ouvriers titulaires du bac scientifique s’est réduite de 11 à 5 %. Plus encore qu’hier, la série S joue son rôle majeur, qui n’est pas de former des scientifiques, dont la France manque par ailleurs fortement, mais de sélectionner socialement des élèves. Les réformes menées depuis plus de vingt ans pour résoudre cette inégalité des chances ont fait long feu. Créées dans la foulée de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, les ZEP (zones d’éducation prioritaire) affichent un bilan déplorable. En principe, le classement d’un établissement en ZEP s’accompagne de moyens supplémentaires utilisés notamment pour augmenter le nombre d’heures d’enseignement et pour financer une indemnité au profit des agents qui travaillent dans ces établissements. En fait, cette prime est trop faible pour faire venir les meilleurs enseignants. Comme toujours dans notre modèle social, l’éparpillement des subventions vers un trop grand nombre d’établissements, sans évaluer réellement les besoins de chacun d’eux, a été préjudiciable. L’investissement global du ministère représente 110 millions d’euros (à comparer avec le coût du bac), soit 1 % du budget de l’Education nationale, et les classes en ZEP comptent en moyenne vingt-cinq élèves au lieu de vingt-sept hors ZEP... En revanche, cette politique a largement contribué à la ghettoïsation des établissements. Une étude récente sur l’ « apartheid scolaire » dans l’académie de Bordeaux démontre ainsi que 17 établissements scolarisent 40 % des élèves étrangers ou issus de l’immigration, qui sont en outre de milieux défavorisés et en retard, alors que 81 établissements en scolarisent moins de 1 % ! Un scandale alors que toutes les recherches indiquent que les classes hétérogènes bénéficient nettement aux plus faibles en ne pénalisant que légèrement les meilleurs. La grande misère de l’université L’échec du système scolaire se répercute évidemment dans le supérieur. « La fac n’est pas à vendre », pouvait-on lire sur les banderoles de cette poignée d’étudiants opposés à l’élection de Nicolas Sarkozy. Mais qui aurait idée d’acheter ce monument délabré ? On compte quatre universités françaises parmi les 100 premières mondiales : maigre bilan. La France est en quinzième position parmi les pays de l’OCDE pour le nombre de publications scientifiques par million d’habitants : triste palmarès pour un pays qui a fait de la filière scientifique le bouclier de sa ségrégation sociale. De plus en plus, le système est à double vitesse : bonnes « zones d’éducation privilégiée » dans les bons lycées des grandes villes, classes préparatoires et grandes écoles aux locaux vastes et aux bibliothèques bien garnies pour la fine fleur de ceux qui ont compris que sans sélection pas de passeport social. Vraies ZEP et inscriptions sans sélection dans n’importe quelle filière universitaire pour la majorité des autres avec, en fin de compte, 41 % des étudiants qui auront quitté la fac sans diplôme, contre 6 % au Japon et 17 % au Royaume-Uni. Des universités où les droits d’inscription sont ridiculement faibles mais les conditions de travail indignes. De 30 000 à 50 000 euros totalement pris en charge par le contribuable pour un élève de l’Ecole normale supérieure. Quinze fois moins pour un étudiant à la Sorbonne, qui dispose en moyenne de 2,6 mètres carrés, alors que la réglementation impose qu’un poulet de Bresse jouisse de 10 mètres carrés pour bénéficier de l’appellation d’origine contrôlée, comme l’écrit avec dérision Jean-Robert Pitte (1), président de l’université Paris-IV Sorbonne. Un vaste chantier à ouvrir d’urgence Est-ce à dire que la réforme est impossible ? Rien n’est moins sûr tant les mesures à prendre sont empreintes de simple bon sens. Suppression de la carte scolaire, qui est devenue le symbole de l’hypocrisie, réduction du nombre d’enseignants pour mieux les rémunérer au mérite (pourquoi ne pas doubler le salaire de ceux qui se déclarent volontaires pour aller enseigner dans les zones sensibles ?) , réduction forte des options au lycée, investissement massif dans les zones sensibles avec concentration des aides sur les enfants des milieux socialement défavorisés, augmentation massive des droits d’inscription à l’université et véritables bourses pour ceux qui en ont vraiment besoin, autonomie des établissements et émulation pour inciter chacun d’eux à améliorer ses performances, orientation véritable mieux connectée avec le monde du travail : autant de réformes susceptibles de marier liberté pour les parents et les établissements, efficacité et performance. De 30 000 à 40 000 enseignants devraient partir à la retraite tous les ans jusqu’en 2013. N’en remplacer qu’un sur deux serait sans doute le meilleur moyen d’accroître l’efficacité du système éducatif tout en améliorant sensiblement la condition de ceux qui doivent en redevenir les hussards. Une vraie promesse d’avenir à la jeune génération 11/06/2007 - Jacques Marseille (avec Marie-Sandrine Sgherri) - © Le Point | |
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